Jennifer Reeves, la matière vivante du cinéma d’avant-garde
La sortie du Blu-ray When It Was Blue: Selected Works 1992-2022 constitue l’occasion parfaite pour re:découvrir l'œuvre de Jennifer Reeves. Formée au Bard College dans les années 90 auprès de Peggy Ahwesh, cette cinéaste née à Akron, Ohio, a développé depuis trois décennies une pratique du film peint qui dialogue avec l'héritage de l'avant-garde américaine. Cette anthologie rassemble 10 œuvres numérisées et restaurées par l’artiste elle-même en 2025, soutenues au fil des ans par des institutions prestigieuses comme le MacDowell Colony, le Wexner Center ou encore le Bard College Film Department. Comme le souligne Laura Staab dans son essai accompagnant l'édition, Reeves "a réanimé les vestiges de l'avant-garde des années 60, parfois avec amour", mais ses films "ébranlaient les anciennes connotations, mariant la beauté du passé avec la vulgarité et les interférences bruitistes."
Héritière critique de Brakhage
Jennifer Reeves s'inscrit dans la lignée du cinéma visionnaire de Stan Brakhage, tout en y apportant une dimension résolument féministe. Michael Sicinski note que When It Was Blue est "une œuvre cosmologique au même titre que Dog Star Man", mais avec une différence fondamentale : "Reeves s'implique dans le cinéma et dans le monde sans le supposé luxe d'invisibilité et de distance objective accordé à ses prédécesseurs masculins." Cette position genrée transforme radicalement l'héritage moderniste : là où Brakhage projetait un regard héroïque sur le monde, Reeves filme depuis un corps vulnérable, conscient des menaces que peut représenter l'espace extérieur.
Filmer la violence et ses traces
Dans ses premiers films, Jennifer Reeves affronte directement la question de la violence sexuelle subie par les femmes et ses effets dévastateurs. Girls Daydream About Hollywood (1992) juxtapose des scènes de soumission féminine tirées du cinéma hollywoodien (Baby Doll, Blue Velvet) avec des enregistrements audio où des voix masculines confessent viols et misogynie. Le film montre comment les fantasmes véhiculés par le cinéma contaminent la réalité des adolescentes américaines. Chronic (1996) poursuit cette exploration en traçant "une ligne brisée allant de l'agression à l'auto-destruction et l'hospitalisation." Ces œuvres ne se contentent pas de dénoncer : elles font ressentir viscéralement au spectateur la violence de ces expériences. Laura Staab qualifie Girls de "pavé honteusement sous-estimé de colère punk", un film qui "transforme son contenu chargé en quelque chose d'indiciblement viscéral."
L'écologie comme question existentielle
When It Was Blue (2008) marque un tournant dans l'œuvre de Reeves, élargissant sa perspective du corps individuel au corps du monde. Tourné sur trois ans en Islande, Nouvelle-Zélande, Amérique centrale et du Nord, le film témoigne d'une planète en mutation. Sicinski observe que le film montre "des calottes glaciaires en train de tomber (autre exemple de la spoliation du paysage par les hommes)", mais refuse le didactisme environnemental simpliste. Comme il l'écrit, Reeves crée "une acceptation, vivifiante d'honnêteté, du fait que le monde est à la fois dangereux et magnifique."
Le geste manuel contre l'hégémonie numérique
À l'ère du numérique, Reeves persiste à travailler la pellicule 16mm à la main. Ses films sont "développés à la main et peints à la main, la surface de la pellicule est craquelée et mouchetée, teintée de couleur claire, coupée et recollée en divers arrangements", décrit Staab. Cette insistance sur la matérialité du support devient un acte de résistance politique et esthétique. Le Hi-Con qu'elle utilise fréquemment "imitait, pour elle, la manière dont la mémoire altère l'expérience, ne laissant du passé à peine plus qu'une impression." Dans Fear of Blushing (2001), les 7200 photogrammes peints à la main créent une intimité tactile que le numérique ne peut reproduire.
Un legs pour le cinéma d'aujourd'hui
L'œuvre de Jennifer Reeves ouvre des voies essentielles pour le cinéma expérimental contemporain : elle démontre qu'il est possible d'hériter des formes modernistes tout en les critiquant, de célébrer la beauté du monde tout en documentant sa destruction, de travailler dans l'abstraction tout en restant politique. Cette édition Blu-ray, accompagnée des essais éclairants de Laura Staab et Michael Sicinski, permet de mesurer l'ampleur d'un parcours artistique qui, depuis plus de trente ans, n'a cessé de questionner notre rapport au visible et à l'expérience vécue.