Extrait du livret de Plunge.
Vivian Ostrovsky, ou Sei Shônagon à la caméra, par Federico Rossin
Dans les moments où le règne humain me semble condamné à la lourdeur, je me dis que je devrais m'envoler comme Persée dans un autre espace. Je ne parle pas de fuites dans le rêve ou dans l'irrationnel. Je veux dire que je dois changer d'approche, que je dois regarder le monde selon une autre optique, une autre logique, d'autres moyens de connaissance et de contrôle. Les images de légèreté que je cherche ne doivent pas se laisser dissoudre comme des rêves par la réalité du présent et de l'avenir…
Italo Calvino, Leçons américaines
Sei Shônagon (née vers 965) appartient à la cour de l'empereur Ichijô et devient la dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Teishi (Sadako). Son œuvre Makura no sôshi (Notes de chevet) est une collection de listes, d'anecdotes, de poésies, de réflexions, de complaintes et d'observations glanées tout au long de son séjour à la cour. Sei Shônagon, en laissant libre cours à son esprit, propose, sous forme de tableaux, de portraits, d'historiettes, de récits, de digressions, de considérations esthétiques, une illustration du Japon sous les Fujiwara. On appelle ce genre de texte un zuihitsu, l'« écrit au fil du pinceau ».
Vivian Ostrovsky n'est pas une courtisane japonaise du xème siècle mais une cinéaste expérimentale, qui est née à New York, a grandi à Rio de Janeiro et a étudié à Paris. Ses films sont des journaux extimes (selon l'expression de Michel Tournier), c'est-à-dire des journaux qui sondent l'intimité non pas de l'auteur, mais du territoire qui lui est extérieur. Si le journal intime représente « un repliement pleurnichard sur nos petits tas de misérables secrets », rejoignant ainsi un espace centré sur l'aveu et la confession, le journal extime est un « mouvement centrifuge de découverte et de conquêtes » qui donnerait naissance à une « écriture du dehors » poussant l'auteur à se laisser saisir par le monde alentour, puis à le retranscrire. La première personne des films d'Ostrovsky est un geste de projection hors de soi-même, une recherche de décentrement du moi, souvent de dimension assez courte, et dont les résultats ou la vérité sont toujours à prendre au conditionnel, avec ironie et humour.
Etranges similitudes entre l'œuvre littéraire de Sei Shônagon et l'œuvre cinématographique de Vivian Ostrovsky. Elles ont en commun le refus d'une visée programmatique, idéologique ou doctrinale, et utilisent librement des matériaux divers (poésie et romans / archives filmiques et citations) et leurs expériences personnelles. Mais comment qualifier un texte et des films qui portent sur l'indétermination et la complexité de la vie et qui ne se réduisent cependant pas à ces seules questions ? Sei Shônagon et Vivian Ostrovsky offrent une réflexion à la fois anthropologique, existentielle et ironique, où le voyage humain, avec ses troubles et sa beauté, sa confusion et sa drôlerie, occupe la place centrale.
Les films d'Ostrovsky naissent du temps présent et se développent à partir de l'ici. L'archivage des motifs, des figures et des instants vécus par le filmmaker, est le fruit de l'amour pour les moments les plus quotidiens et les plus ordinaires. Or il est impossible de rendre compte dans un film de cette observation persistante et régulière avec la caméra Super 8 sans changer les règles du cinéma classique. De film en film, Vivian Ostrovsky élabore une forme hybride, moins stricte que le documentaire classique, et plus proche de l'essai filmique. Non seulement les formes changeantes des êtres exigent un texte plastique, des films ouverts à la contradiction et à la répétition, mais le contenu même du vécu demande de refuser l'ordre linéaire et progressif afin d'explorer d'autres techniques d'écriture : variations, digressions, évocations, sauts. Le zuihitsu de Sei Shônagon aussi procède par sauts et il rebondit en cours de route.
Les « choses vues » de Vivian Ostrovsky ne s'épuisent pas dans une formule synthétique, dans un texte filmique achevé et définitif ; multiforme et imprévu, son zuihitsu filmique rebondit, s'observe dans un moment présent et fugace, enchaîne une anecdote drôle à un souvenir, se trouve dans une histoire de famille ou un petit conte d'artiste, et semble au fond sans commencement ni fin : « Qui ne voit, écrit Montaigne, que j'ai pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'encre et de papier au monde ? » (III, 9, p. 945). Allers-Venues (1984) s'achève juste parce que les vacances ont toujours une fin, mais le film aurait pu continuer, dans sa grâce butinante et sa flânerie libertaire.