Extrait du livret de Rhythms
Len Lye, 1979 — Traduit par Jean-François Cornu pour les Éditions du Centre Pompidou
Au milieu des années cinquante, je grattais en zigzag sur du film noir en 16mm, pour faire des éclaboussures blanches dans le genre gribouillage. Je fais toujours des images de type gribouillage quand je suis à la recherche de quelque chose qui me mette le plus possible en accord avec moi-même. Je gribouille avec un stylo et un crayon ; ou des fragments d'acier que j'agite ; du film que je gratte. Quand j'avais, disons, entre 20 et un peu plus de 40 ans, mes gribouillis semblaient être le début d'un mythe ; et celui-là, le petit dessin gribouillé, c'était exactement un mythe ; ensuite, avec le métal et le travail sur le film, leur imagerie a pris une apparence ultime d'énergie, comme un principe d'harmoniques, de particules, de rythmes fouettés orbitaux. Il y a une infinité de façons par lesquelles l'énergie peut être représentée inconsciemment avec des gribouillages. Les premiers que je faisais étaient de la chimie, des trucs organiques de type moléculaire que je n'avais jamais vus avant, alors que les scribouillages plus récents semblent tous se rapporter à la physique, comme le tout dernier que je suis en train de faire : Particles. Ce film a des « inspirations-expirations », des tonnes d'atomes ou de simples particules qui palpitent et qui tournoient. On est maintenant en septembre 1979 et j'y suis depuis septembre 1951 ou 1952. Et ça fait plus, bien plus que 25 ans de la vie d'un homme ou d'un garçon.
J'essaie de coincer une forme cinétique sur la pellicule, pour matérialiser une sensation qui loge à l'arrière de mon crâne – à moins que ce soit sous mes oreilles au bas de ma nuque ? En tout cas, il y en a bien quelque chose qui se tortille, là, sur le film. Il y en a des wagons. À propos de ces wagons : je crois que nous portons tous en nous des cellules vestigiales et que ces cellules entrent en contact avec le vieux cerveau de nos origines primales, qui « lit » leur patrimoine génétique. Poussé par l'impératif d'autoreproduction, il transpose cette information en représentations, en illustrations ou en illuminations. Je pense qu'une information génétique comme celle-là, qui concerne les paliers historiques de l'évolution, est transmise simultanément avec l'information organique, par exemple celle qui concerne les anticorps, la structure des protéines et les cellules telles qu'elles existent aujourd'hui. Les symboles du passé et du présent peuvent être imprégnés de cette vérité de l'évolution dont nos cellules sont porteuses. Parmi toutes ces myriades de vérités, il y a celles connectées avec l'énergie – le matériau dont nous venons et dont nous sommes faits. Peut-être que mes films à « particules » Free Radicals et Particles in Space sont des transpositions de ce type d'information, ou, du moins, qu'ils donnent au spectateur le sentiment de misterioso qui est propre à cette magie éternelle.
Nous affirmons que l'art est la forme de valeur la plus durable que l'homme ait jamais produite, pour les raisons suivantes : il finalise symboliquement l'impulsion dans chaque cellule de notre corps à s'autoreproduire ; il harmonise les tensions dues aux conditions de polarités de notre organisme (cerveau/corps, masculin/féminin et interne/externe) ; il est un symbole tangible de valeur durable ; et son pouvoir de stimuler la mise en valeur peut aller jusqu'à la conscience de soi la plus profonde, qui a été ressentie par toutes sortes de gens dans toutes les périodes de la culture. Des notions comme la « bipolarité » peuvent être vérifiées et enseignées, pour que leur vérité en relation avec les valeurs dégagées par l'expérience ne puisse jamais être remise en cause.
Les principaux préjugés qui font partie intégrante des pouvoirs intuitifs de l'humanité sont caractérisés par les deux polarités organiques cerveau/corps et masculin/féminin. Tout le monde connaît par expérience personnelle la tension et l'anxiété qu'elles génèrent, et leur influence ancestrale sur le comportement social. L'éducation aux valeurs humaines est le seul espoir de circonvenir leur effet tragique et calamiteux sur l'évolution sociale de l'humanité. La portée et l'influence de ces polarités se voient très bien dans la façon dont nous dénigrons le corps et dont nous glorifions le cerveau en définissant l'échelle des valeurs en termes d'élévation – le grand esprit, le clochard tombé très bas – et dont nous transférons ce sentiment erroné de l'infériorité de notre corps sur la femme. Même dans des sociétés qui accordent autant d'importance au corps qu'à l'esprit, comme certains peuples primitifs, d'autres considérations peuvent amener l'homme à dénigrer la femme, par exemple la possibilité de se reproduire en dehors de son propre corps, ce que lui-même ne peut pas faire. Il y a un mythe qui est l'illustration de cette façon directe de souligner que le cerveau est supérieur (ou « élevé ») et le corps inférieur (ou « bas »). C'est un mythe africain sur le « premier homme », qui raconte ceci :
Dans un lointain passé, les trois premiers habitants du monde étaient un homme, un lion et un éléphant. Ils étaient frères. Ils faisaient tout ensemble. Ils dormaient ensemble dans une caverne ; l'homme était au milieu. Quand l'un d'eux voulait se retourner, ils se retournaient tous ensemble. Une nuit, au cours de son sommeil, l'homme s'est assis. Puis il a continué à s'asseoir, ce qui a commencé à gêner le lion et l'éléphant. Ils se sont mis à dormir dans un autre coin de la caverne. Un soir, l'homme, en se retournant, s'est mis debout. À ce moment-là ils se sont réveillés et l'ont vu debout à l'entrée de la caverne. Ils pouvaient voir sa silhouette découpée par la lueur de la lune. Le lendemain matin ils se sont sauvés. L'homme a continué à se tenir debout. Un matin, il s'est réveillé en position debout. Il est resté debout toute la journée et allongé toute la nuit. Le lion et l'éléphant se sont enfuis. Ils sont devenus sauvages. Lui est devenu le premier homme. Et eux, les animaux inférieurs.
Et l'évolution sociale, nous y voilà.