Entretien avec John Douglas et Robert Kramer

Entretien avec John Douglas et Robert Kramer

Extrait du livret de Milestones. 
Ginette Gervais & Gérard Lionet (Cannes, mai 1975)

Quand vous avez réalisé le film, aviez-vous des choses très précises à dire ou avez-vous laissé parler vos amis ?

Nous avions un scénario, toutes les scènes étaient écrites. Nous présentions la scène à la personne qui devait la jouer : « Qu’est-ce que tu en penses ? – Moi ? Non ! Je n’aurais pas dit ça ! – Alors en quoi est-ce que tu crois ? Qu’est-ce que tu voudrais dire ? » À partir de là, il fallait lutter. J’avoue que parfois, j’aurais voulu que ce soit différent. Pour la scène entre le père médecin et son fils déserteur par exemple, nous aurions préféré une scène avec beaucoup d’affection entre les deux personnages. Mais les interprètes avaient leurs propres problèmes : celui qui jouait le jeune homme n’aimait pas son père ; celui qui jouait le père n’avait pas de fils, mais des difficultés avec ses filles. Il n’y avait rien à faire contre cette réalité ! Au montage, on dit souvent que chaque élément d’un film possède une vie propre, qui ne relève pas vraiment de nos choix. Il n’y a rien d’étrange à ce que le déserteur soit comme ça avec son père : c’est lui, c’est sa froideur, sa distance. Tout cela forme le milieu du film et commande son rythme, son atmosphère.

Milestones est le film des communes ?

Oui, en un sens. Pendant les années 1960 le problème du rapport entre les générations s’est posé très durement, il y avait beaucoup de frictions entre les jeunes et leurs parents. À cause de cela, nous étions coupés de notre histoire, de l’histoire des États-Unis. Elle ne faisait pas partie de nos vies. Ce que nous voulions, c’était changer la vie, anéantir les déterminations de classe, etc. Maintenant nous avons envie d’explorer cette histoire et d’en tirer des leçons, alors nous étudions l’histoire américaine, l’histoire de la gauche en Amérique. Je pense que ce n’est pas la même chose en France. Nous avions totalement rompu avec les partis. Je ne connaissais rien du Parti communiste, ni des luttes des années 1930 pendant la Grande Dépression, etc. Pendant les années 1960, nous nous croyions au centre du monde, nous pensions être les premiers à avoir vu les problèmes et à lutter.

D’où vient ce manque de curiosité à l’égard du PC ?

Le PC a été très important à une certaine époque, mais aujourd’hui il n’est qu’une section du Parti démocrate avec une politique révisionniste et dogmatique. Tout le temps où j’ai été au centre de la politique dans les années 1960, je n’ai jamais entendu un seul mot de bon au sujet du PC. Nous n’avions pas compris que la nature de la lutte change à chaque époque ; il y a eu au PC des militants qui ont lutté avec acharnement, c’est une histoire mêlée, faite de bonnes et de mauvaises choses. Nous ne connaissons pas bien cette histoire, mais il est important que nous comprenions qu’une lutte révolutionnaire est la lutte de tout un peuple durant de longues années. Il faut comprendre l’histoire, parce que l’histoire est comme le sang. Nous voulons montrer que les gens doivent se rapprocher de leurs pères ; nous sommes tous dans le même bateau. C’est très difficile parce que beaucoup de gens dans le film n’en sont pas là, comme le fils déserteur avec son père médecin.

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